Baraque de Fraiture - Parker's Crossroads

UN CARREFOUR FAGNARD DANS LA TOURMENTE

 

La Baraque de Fraiture en décembre 1944 ou le "Parker's Crossroads"

 

Par Lucien CAILLOUX †

Président d'Honneur du C.R.I.B.A.

 

En ce mardi 19 décembre 1944, quatrième jour de l'offensive allemande dans les Ardennes, une petite colonne américaine d'artillerie, conduite par le major Arthur C. Parker et appartenant au 589e bataillon d'artillerie de campagne (106th Division d'Infanterie US) gravit la route de Salmchâteau vers le sommet de la Barque de Fraiture. Cette maigre troupe, groupant une centaine d'hommes ainsi que trois obusiers de 105 mm, a échappé de peu à la capture dans la matinée du dimanche 17 décembre dans le Schnee Eifel près de Schoenberg et, après diverses pérégrinations vers St Vith et Bovigny, s'installe aujourd'hui au carrefour désolé, sur la propre initiative de son commandant.

 Position stratégique sur la grand-route de Liège et de la vallée de l'Ourthe et animée depuis plusieurs jours par divers mouvements de troupes, le carrefour a vu défiler les jours précédents toute l'artillerie lourde du VIIIe Corps et les convois divisionnaires de la 7e Division blindée d'est en ouest, tandis que l'interminable convoi de la 82e Division aéroportée venant d'Houffalize et allant vers Werbomont, l'a traversé sans arrêt du sud au nord durant la nuit dernière, sans compter les unités éparses montant vers Bastogne ou battant en retraite du secteur de St Vith-Vielsalm ou du nord du Grand-Duché de Luxembourg.

 Ces déplacements successifs ont intrigué les rares habitants de l'endroit, car deux grosses bâtisses et les ruines d'un café incendié en septembre dernier se dressent encore à proximité du carrefour; une importante station radar de la Royal Air Force est partie avec armes et bagages avant-hier en évacuant un nombreux matériel.

 A peine débarqués des véhicules en début d'après-midi, la petite troupe installe un périmètre défensif avec ses trois obusiers et ne tarde pas à récolter quelques attachements de cavalerie de reconnaissance (87e escadron) et d'unités anti-aériennes (203e bataillon) appartenant à la 7e division blindée dont les dépôts de vivres, de carburant et de munitions se situent à Samrée  et dont les convois de ravitaillement circulent constamment entre cette dernière localité et la région de Vielsalm- St Vith où se déroulèrent de durs combats.

 Sous un ciel couvert et brumeux avec visibilité très réduite, les G.I.'s creusent quelques tranchées, installent chaque canon en position de tir vers plusieurs directions et attendent les événements de cette période trouble. Ceux-ci commencent à se manifester peu avant l'aube du 20 décembre lorsque les patrouilles adverses, de la 560e division de Volksgrenadiers, venues du nord du Grand Duché de Luxembourg et ayant franchi l'Ourthe au pont de Brisy, tâtent la défense du carrefour en perdant six tués et quatorze prisonniers au cours de quelques escarmouches matinales.

 La solidarité de la défense du carrefour incline les attaquants à éviter celui-ci pour glisser vers l'ouest tandis que le major Parker reçoit un renfort de chars (deux pelotons de Sherman de la Task-Force Kane) appartenant à la 3e Division blindée dont les éléments dispersés ont quitté Bomal en début d'après-midi pour monter vers les villages de Manhay et de Malempré. Une liaison d'artillerie est également assurée avec l'arrière (batterie A du 54e bataillon d'artillerie blindée) et maintient un mince contact avec le nord, mais les continuelles infiltrations allemandes dans les épaisses forêts des alentours contrarient les communications qui sont bientôt coupées vers Salmchâteau et vers Samrée par des barrages ennemis; seule la route vers Manhay est quelque peu libre.

 Ainsi chaque antagoniste reste dans l'expectative durant la journée du 21 décembre tout en se renforçant progressivement. Si les soldats du major Parker (qui, blessé ce jour, est remplacé par le major Elliott Goldstein) reçoivent un renfort d'infanterie aéroportée dans la matinée du 22 (compagnie F du capitaine Junior R. Woodruff appartenant à la 82e division aéroportée), l'adversaire amène des effectifs considérables car la 2e Panzer SS Division "Das Reich", après maintes difficultés dues au manque de carburant et aux embouteillages de trafic, s'est enfin lentement déplacée dans la zone de Houffalize et commence à regrouper ses régiments de Panzergrenadiers sur le relief du Plateau des Tailles et sous le couvert des forêts. C'est une unité très puissante, composée de jeunes soldats fanatisés et pourvue de chars lourds. Elle doit donc disposer d'un réseau routier approprié et le carrefour de la Baraque de Fraiture lui est essentiel pour amorcer une percée vers la vallée de l'Ourthe tandis que son bataillon de reconnaissance explore les crêtes d'Ottré et de Provedroux.

 Aussi les escarmouches autour de la position de Parker prennent-elles de plus en plus d'ampleur durant la journée du 23 décembre pour se transformer au crépuscule en une violente bataille.

 L'artillerie allemande et les chars "Panther" pilonnent sans arrêt les positions américaines tandis que les panzers attaquent de trois directions, artilleurs et aéroportés insuffisamment soutenus par des éléments lourds; les obusiers (155 mm) du 592e bataillon d'artillerie de campagne se sont bien installés près de Chêne-al-Pierre pour aider la défense et tirent deux cent soixante obus à partir de 15 h 15, mais la liaison radio est difficile et interrompue à diverses reprises.

 Le haut commandement américain (en l'occurrence le XVIIIe Corps aéroporté du général Matthew B. Ridgway) est confronté en ce secteur avec une pénurie d'effectifs car la largeur de son front mouvant, l'éparpillement de ses unités hâtivement engagées et la rude bataille qui se déroule dans le saillant de St Vith-Vielsalm, absorbent les renforts. Il lui est donc pratiquement impossible de secourir le carrefour mais il n'a pas manqué d'en renforcer les arrières en installant de solides barrages routiers aux alentours de Manhay avec l'aide du 509th Bataillon aéroporté et de la 3e division blindée.

 La 2e Panzer SS Division "Das Reich" est résolue à éliminer un obstacle incommode dont les positions trahies par une petite couche de neige sont soumise à un harcèlement continu d'obus de mortier et d'artillerie. Bientôt les lourds panzers venant de trois directions différentes anéantissent les Sherman à découvert dans la clairière du carrefour et assaillent la garnison dont les communications radio sont constamment brouillées et où la brume hivernale dissimule tout mouvement d'approche.

 Vers 17.00 h, les panzers et panzergrenadiers submergent la défense adverse qui essaye, à la faveur de l'obscurité naissante, de s'échapper dans les bois d'alentour en laissant sur place dix Sherman, les trois obusiers de 105 mm, quatre autochenilles anti-aériennes, quatre tanks destroyers et huit camions.

 Les aéroportés du capitaine Junior R. Woodruff (325e régiment de planeurs) sauvent vingt soldats et en récupèrent vingt-cinq dans les jours suivants pendant que le jeune général James M. Gavin, commandant la 82e division aéroportée, assiste depuis les parages du village de Fraiture à l'élimination de la position d'arrêt, non sans une certaine appréhension pour l'ensemble du front devant la valeur stratégique essentielle du carrefour et de sa position dominante.

 Les artilleurs dissimulés dans les bâtisses sinistrées et cherchant abri aux alentours sont capturés en grande partie. On compte parmi eux un jeune infirmier de dix-neuf ans, John P. Ebbott qui, devant rejoindre la 7e division blindée le 19 décembre vers St Vith, s'est trompé d'itinéraire dans le brouillard et est arrivé au carrefour pour y être fait prisonnier avec six blessés et le capitaine Arthur C. Brown ayant déjà frisé la capture le 17 à Schoenberg et commandant sur place les trois obusiers du 589e bataillon.

 Bien rares sont les soldats qui échappent à la captivité en des équipées invraisemblables, comme des survivants de la troupe D du 87e escadron de cavalerie qui partent pédestrement, dans la nuit, à travers forêts et campagnes et parviennent à récupérer le lendemain un de leurs véhicules, une voiture blindée utilisée par une unité SS de reconnaissance! Le capitaine George Huxel, officier exécutif de l'artillerie, bien que blessé, s'échappe avec d'autres soldats grâce au bétail laissé sur place. (On peut donc inclure dans l'action l'agriculteur Jacquet, évacué au village proche de Fraiture dès les premiers coups de canon et dont la bâtisse a abrité le PC de Parker et de Goldstein. A son retour sur place en février 1945, il ne trouvera que ruines et destructions.)

 Une page est tournée, une autre se dessine car les épaisses forêts et les landes marécageuses du Plateau des Tailles limitent les chars lourds aux seules routes. Dans cette perspective, le général Ridgway installera une série de barrages routiers autour de Manhay pour encore obstruer l'itinéraire d'accès aux assaillants SS qui se regroupent et envahissent aussi, en cette soirée du 23 décembre, le village proche d'Odeigne.

 Ainsi s'achève un des nombreux épisodes peu connu, en l'absence de tout contexte civil, de cette bataille hivernale au cours de laquelle de petites unités isolées, semblables à celle du major Parker, ont joué un rôle déterminant en freinant la progression des armées allemandes. Dans la terminologie officielle de cette bataille du "Bulge", le sommet désolé de la Baraque de Fraiture est devenu le "Parker's Crossroads" en souvenir de la défense aussi tenace qu'improvisée durant cinq jours d'une petite garnison d'artilleurs nullement préparée à jouer ce rôle de retardateur. Le mémorial érigé à cet endroit rappellera aux générations successives l'action héroïque de nos libérateurs d'Outre-Atlantique en 1944.

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Lettre du Lieutenant Général James M. GAVIN, Commandant de la 82e Division aéroportée au

Major Arthur C. PARKER, commandant du 589e Bataillon d'Artillerie de Campagne.

 

Cambridge, le 2 juillet 1980.

 

Major Arthur C. Parker

 

C'est par une correspondance échangée avec Henry D. Healan, de la Compagnie "M" du 423e Régiment d'Infanterie, que j'ai appris où vous habitiez. Il est un peu tard pour moi de vous écrire à propos de la "Bataille du Saillant", mais j'ai été totalement dans l'ignorance de l'endroit où vous étiez.

 Pendant la Bataille du Saillant, je commandais la 82e Division aéroportée et on nous avait donné à l'origine le front de Trois-Ponts à Vielsalm, y compris Thier du Mont. Nous avons été impliqués dans de violents combats quand la 1ère Division SS Panzer a percé le front du génie et a occupé Stoumont. Nous avons eu ensuite le reste de la division à Trois-Ponts. Au même moment, en 24 h,  il était devenu manifeste que les Allemands étaient en train de nous contourner, faisant mouvement à l'ouest, pivotant au nord quand l'occasion s'en présenterait. La 7e Division blindée, une partie de la 28e Division d'Infanterie et quelques-uns de la 106e Division sont revenus à travers nos lignes.

 J'étais au village de Fraiture, à un mile au nord-est, l'après-midi où vous avez opposé une magnifique résistance au carrefour. J'avais envoyé une compagnie du 325e Glider sous les ordres du Capitaine Woodruff au carrefour pour aider à le défendre, alors je suis parti moi-même dans cette direction. La fusillade était si intense cependant qu'il n'y avait aucune possibilité d'arriver là-bas sans ramper à travers bois et c'était à une certaine distance. J'ai décidé que je ferais mieux d'appeler de l'aide supplémentaire, alors j'ai envoyé chercher sur le flanc à l'extrême gauche de la division, le 2e bataillon du 504e où il avait refoulé le 1er régiment SS de la 1ère division Panzer. Ce faisant, nous avons découvert les Allemands et, pendant la nuit de Noël, ils se sont infiltrés à travers le 505e régiment d'infanterie parachutiste. Néanmoins, j'avais obtenu le 2e bataillon du 504e pour soutenir le carrefour quoiqu'il arrive.

 La résistance que vos défenseurs ont opposée au carrefour a été une des plus magnifiques actions de combat de la guerre.

 Elle nous a procuré au moins 24 heures de répit, c'est pourquoi je vous remercie ainsi que tous les soldats courageux qui étaient sous votre commandement.

 

Avec mes meilleures amitiés

 

 

Signé James M. GAVIN

 

 

 

L'EPOPEE DU HOWITZER

 

Créé en 1980 par deux passionnés de la Bataille des Ardennes, Fernand ALBERT et Pierre GOSSET, le C.R.I.B.A. – Centre de Recherches et d'Informations sur la Bataille des Ardennes – n'a de cesse de rendre hommage à nos libérateurs alliés.

 En 1991 la commune de Vielsalm et le CRIBA rêvèrent d'un projet un peu fou : installer un obusier de 105 mm - si possible un de ceux qui furent utilisés pour la défense du carrefour vital de la Baraque de Fraiture - sur une aire du souvenir dans ce même carrefour.

Pierre MAWET †, membre du CRIBA, passionné depuis son adolescence pour tout ce qui venait d'Amérique, fut chargé d'investiguer et découvrit à l'Arsenal de Rocourt,  un seul howitzer de 1941, tout rouillé et en très mauvais état. Ayant servi à la Belgique pendant la guerre de Corée, il était complètement déclassé mais appartenait toujours à l'armée américaine!

 Commença alors tout un échange épistolaire entre le CRIBA et les différentes autorités tant belges qu'américaines, échanges qui durèrent plus de 2 ans.

Enfin, le 23 décembre 1993, l'autorisation tant attendue arriva.

L'obusier, offert gracieusement par l'armée américaine au C.R.I.B.A., sera ensuite entièrement restauré par les services de l'Arsenal pour finalement, prendre le chemin de Vielsalm où peut-être – lui seul s'aurait s'en souvenir – il avait déjà tiré 30 ans auparavant.

 A l'initiative du bourgmestre M. Remacle et des échevins R. Lemaire et B. Drouguet, la commune de Vielsalm s'activa ensuite à l'érection d'une "Aire du Souvenir" au carrefour des axes routiers N89 (vers Manhay) et N30 (vers La Roche), carrefour qui fut d'une importance capitale pour la suite de la Bataille des Ardennes.

L'obusier et sa  plaque commémorative, furent installés sur un socle de béton blanc en forme d'étoile blanche et l'aire fut enrichie du monument élevé en 1984 à la mémoire du Major Arthur C. Parker, ce dernier monument du à l'initiative du Lion's Club – Haute Ardenne.

En 2007, une nouvelle stèle fut dédiée à quelques détachements qui participèrent aux combats acharnés, à savoir :

-          D Troop, 87th  Cavalery Reconnaissance Squadron (mec), 7th  Armored Division

-          D Battery, 203rd AAA Battalion, 7th Armored Division

-          F Company, 325th Glider Infantry Regiment, 82nd Airborne Division