La Guerre de mon père

 William S. NEFF, Compagnie G, 23e régiment, 2e Division d'Infanterie

Récit de sa fille, Nancy A. NEFF

Traduction Denise Oger

 

            Mon père s'appelle William S. NEFF. Il avait 21 ans lorsqu'il a combattu en Belgique au cours de l'automne et de l'hiver 1944-1945.

            J'ai eu beaucoup de chance de pouvoir visiter la Belgique cet été et de voir les endroits où mon père s'est battu pendant la Bataille du Saillant que les Américains appellent la Bataille des Ardennes. A l'origine mon père voulait aussi effectuer le voyage mais ayant fait une chute en avril il n'était pas totalement rétabli à la date de départ. Nous avions attendu trop longtemps pour planifier son retour en Belgique.

            En préparant le voyage et continuant en même temps la lecture sur la deuxième guerre mondiale et les soldats qui s'y battaient, j'ai questionné mon père et en ai appris plus au sujet de ses expériences.

            Voici l'histoire qu'il m'a racontée et ce que j'ai vu pendant mon voyage. Je suis très fière de mon père et je pense que cela se reflètera au travers de son histoire que je raconte. Lui-même par contre a toujours écarté le sujet, réduit son service en disant "qu'ils n'étaient qu'un groupe de gars qui avaient un boulot à faire".

 

            Lors de mon enfance il n'a pas parlé de la guerre mais je savais qu'il faisait fréquemment d'horribles cauchemars. Ce n'est qu'après des années, lorsque je suis devenue adulte, et après avoir fait un peu de lecture concernant la guerre qu'il a commencé à me parler de ses expériences. Même encore actuellement il minimise ce qu'il a vécu. La plupart des choses que j'ai apprises au sujet des plus mauvais moments résulte seulement de ses réponses à des questions directes posées suite à ma lecture ou même basées sur les détails de combat soulevés dans ma lecture, simplement des conclusions que je peux deviner sur ce qu'il n'a pas encore expliqué.

 

            Je veux d'abord vous raconter quelques histoires qui datent d'avant la guerre dans les Ardennes ce qui vous fera connaître un peu mon père.

            Il voulait s'engager dans la US NAVY mais savait que, suite à sa mauvaise vue, il serait réformé. Il était donc assis dans la salle d'attente de recrutement avec d'autres hommes qui chacun avaient mémorisé pour lui une ligne du tableau de lecture. Après avoir retenu tout le tableau il a mis ses lunettes dans sa poche, est entré dans la salle d'examen et a lu en confiance le tableau. Le médecin resta calme pendant une minute, lui demanda alors de recommencer et mon père lu à nouveau le tableau. Ensuite le médecin lui dit " Quel que soit l'endroit où tu as mis tes lunettes, sors les, mets les et n'essaye jamais plus un truc comme cela". Le médecin avait tourné une autre page du tableau!

 

            C'est ainsi que mon père a rejoint l'armée de terre. Il a eu un moment d'espoir lorsque les docteurs à l'examen médical s'exclamèrent au sujet de l'état de ses pieds plats mais non il devait rejoindre l'infanterie

 

            Lors de sa formation basique, pendant les manœuvres, il tomba, se blessa sérieusement un genou et se fractura le pied. Il était hospitalisé lorsque son unité quitta le camp sans lui et il a du reprendre son entraînement basique afin de terminer sa formation.

Par la suite, il eut quelques obligations supplémentaires c'est-à-dire apprendre la lecture à certaines recrues moins instruites. Un des souvenirs qui émotionne toujours mon père est celui où plusieurs étudiants qui travaillaient particulièrement fort, le remerciaient de leur avoir consacré du temps et de s'être intéressé à eux. Ils laissèrent ressentir à mon père le sentiment qu'il avait réellement apporté une différence dans la vie de quelqu'un.

            Une autre histoire pendant sa formation dit également quelque chose au sujet de la personnalité de mon père y compris son sens de l'humour. C'est une histoire qu'il raconte fièrement. Il ne se rappelle plus maintenant ce qu'il avait dit ou fait mais le sergent le fit sortir des rangs pour le réprimander. Après avoir fait des remarques cinglantes le sergent hurla " NEFF, si tes conneries étaient de la musique tu pourrais être une fanfare" MAINTENANT REJOINS LES RANGS" et mon père dit qu'il a eu du mal à se retenir pour ne pas rire.

 

            Le score d'un examen équivalant au test de QI que mon père avait passé à l'armée, était très élevé et en quelques minutes il dut se décider entre l'école des candidats officiers ou le programme universitaire - le Programme de Formation Spécial de l'Armée – dans lequel les soldats suivaient l'entraînement pour devenir ingénieur et autres spécialistes techniques, toutes ces formations aboutissant au rang d'officier. Il choisit le programme universitaire et passa 6 mois à étudier l'ingénierie à l'Université du Connecticut. Toutefois, en 1944, après l'invasion de la Normandie, le programme fut arrêté et tous les participants furent envoyés comme simples soldats à l'infanterie générale. Mon père raconta qu'ils étaient vraiment fâchés et que l'armée entière n'avait qu'une chose en tête ....les orienter dans la bonne direction....vers les Allemands....et les laisser partir.

 

            De retour à l'infanterie il eut l'insigne honneur d'être sélectionné en septembre 1944 pour être un des quatre soldats américains formant une garde spéciale pour Winston Churchill rentrant d'un voyage des Etats-Unis vers l'Angleterre à bord du S.S. Queen Mary. Il était parfois seul avec Churchill pendant des heures mais la garde fut toujours silencieuse bien entendu. Le bateau était escorté par des navires de guerre et des avions qui naviguaient à la vitesse maximale. La traversée entière s'effectua en 4 jours et demi exactement.

 

            Lorsque j'ai vu les médailles et les insignes de mon père j'ai remarqué un insigne composé d'une série de barres étroites et on m'a dit qu'elle était destinée aux tireurs d'élite. Pendant l'entraînement il a atteint le niveau de "Expert en tir d'élite" (le rang le plus haut) avec le fusil (M-1 Garand), le mortier 60mm, le BAR (Browning Automatic Rifle), la mitrailleuse légère et carabine. Lorsqu'il a été envoyé outremer il a été assigné au mortier, un rôle qu'il n'aimait pas car les mortiers étaient lourds, les balles des mortiers étaient lourdes et les hommes qui s'en servaient étaient les cibles favorites pour les Allemands. Quoiqu'il en soit sa mission allait changer. Lorsque son unité débarqua en Normandie en octobre 1944, la caisse  contenant les dossiers de tous les hommes tomba par le côté dans la mer. Lorsqu'on reconstitua les dossiers on demanda aux hommes quelle était leur mission avant et mon père a répondu " fantassin ". Ce n'était toujours pas un poste sécurisant évidemment mais c'était mieux que de porter un mortier et de tirer avec.

 

            Son unité a traversé le nord de la France vers St-Vith, endroit où on déposait les hommes qui venaient en remplacement des pertes subies sur la ligne du front. Mon père a rejoint la compagnie G du 23e régiment de la 2e  Division d'Infanterie, division connue sous le  surnom de "Indian Head" et qui avait déjà beaucoup d'actions à son actif.

 

            Pendant mon voyage en Belgique les représentantes du C.R.I.B.A., Denise OGER et Anne-Marie NOEL-SIMON, m'ont emmenée vers deux monuments qui honorent la 2e Division d'Infanterie à St-Vith et à Krinkelt. Celui de St-Vith est particulièrement beau, avec une colonne carrée, lisse et l'insigne de l'Indian Head gravé dessus.

 

            Lorsqu'on se battait en Belgique à la fin de l'automne 1944 il faisait froid et humide. Il fallait toujours lutter pour rester sec, pour empêcher l'eau de remplir les "foxholes" et garder la chaleur. Une des histoires de mon père est celle où, sous le feu des mortiers, il était en train de creuser une étroite  tranchée. Il avait déposé son sac à dos sur le bord de la tranchée afin de se protéger dans une certaine limite des obus de mortier qui tombaient à proximité. Sur le temps qu'il creusait, un obus de mortier s'est dirigé directement vers lui. Il s'est jeté dans le fond de la tranchée juste au moment où l'obus a atterri de l'autre côté, sur son sac à dos, couvrant mon père de saletés et détruisant son sac. L'obus était assez prêt pour que, se levant et s'étendant, il puisse ramasser une pièce de l'obus qui était toujours chaude. Mais ce dont il semble se souvenir avec beaucoup de regret c'est la destruction de son sac qui contenait ses chaussettes de rechange et cela a duré des semaines avant qu'il n'eut à nouveau des chaussettes sèches.

 

            Or, le manque de chaussettes sèches était un vrai problème. Une des causes majeures qui réduisaient la présence de soldats aux combats en Europe de 1944 à 1945 c'était les "trench foot" (pied de tranchée) c'est-à-dire les pieds restant à la fois froids et mouillés pendant des jours et des semaines.

 

            Mon père fut retiré des lignes du front et hospitalisé en novembre 1944 à cause des "trench foot". Le traitement consistait à sécher les pieds et les chauffer graduellement, attendant de voir si les pieds retrouvaient la couleur rose. Dans ce cas le soldat reprenait son activité; et si les pieds devenaient noirs, les orteils et même le pied en entier étaient amputés. Dans le cas de mon père ses pieds sont redevenus roses après quelques semaines. Il put quitter l'hôpital par ses propres moyens, On lui dit de trouver son unité et de la rejoindre au front ce qui montre la confiance que l'Armée US avait dans la fidélité de ses citoyens-soldats.

 

            En automne 1944 la 2e Division d'Infanterie se battait en Allemagne sur la Siegfried Line. Anne-Marie et Denise m'emmenèrent vers la Siegfried Line telle qu'elle existe aujourd'hui: massive, noire, des rangs de pyramides en béton couvertes de mousse, dans l'obscurité de la forêt et des blocs de béton se désintégrant le long du coin d'un champ. Ils sont sinistres et calmes. Mon père a trouvé les photos que je lui ai montrées étranges car il se souvenait des rangs des "dents de dragon" tranchantes, pointues et blanches, une terre dégagée s'étendant sur une certaine distance de chaque côté, un endroit dangereux et exposé. Cela a beaucoup changé depuis qu'il était à la Siegfried Line il y a presque 70 ans.

 

            L'unité de mon père resta quelques nuits à HECKHUSCHEID en Allemagne, ensuite il fut cantonné par intermittence pendant plusieurs semaines à HEMMERES faisant des aller - retour tous les deux jours entre HEMMERES et le front à quelques miles vers l'est. J'ai pu visiter HEMMERES près de l'endroit où se trouvait le front. Un des contacts du C.R.I.B.A. est un Américain, Doug Mitchell, un ex-marine qui vit en Allemagne et est particulièrement intéressé par l'histoire de la 106e D.I. qui remplaçait la 2e D.I. dans cette région en décembre. Etant donné que c'était un remplacement "homme pour homme", l'emplacement de l'unité de mon père aurait été le même que celui occupé par la 106e  D.I. C'est pour cela que Doug a pu nous emmener le long des chemins où mon père avait marché depuis son cantonnement à HEMMERES vers les lignes du front et même vers la parcelle de bois dans laquelle la "compagnie G" de mon père s'était retranchée. Une des photos que j'ai prises d'un foxhole à l'extrémité du bois regarde vers l'est. Lorsque mon père a vu les photos il a dit que c'était exactement ce qu'un fantassin aurait vu de son foxhole.

 

            HEMMERES est toujours un très petit village d'une vingtaine de maisons situées le long d'un chemin tout près de la rivière Our faisant frontière entre Belgique et Allemagne. Lorsque nous y étions, Doug, Denise, Anne-Marie et moi nous nous sommes promenés le long du chemin dans tout le village en prenant des photos et des vidéos .Plus tard lorsque mon père a regardé les photos il a reconnu la maison dans laquelle il fut cantonné. C'est à l'opposé d'une maison en L où demeurèrent beaucoup de soldats et d'où le surplus des repas des soldats était distribué aux villageois. Mon père se souvient que l'une des femmes qui habitait dans la maison où il logeait s'appelait Suzanne. Cette femme n'était autre que la grande tante "Sanni" de l'épouse de Doug.

 

            Derrière la maison, dans les champs, l'armée US avait une position d'artillerie lourde qui tirait régulièrement, sans arrêt, nuit et jour et faisait trembler les maisons. Après le remplacement de la 2e  D.I. par la 106e D.I. en Allemagne, la plus grande partie de la 2e D.I. se dirigea vers le nord pour préparer une attaque sur le barrage de la Roer en Allemagne, au nord-est de Monschau. Les Américains ont monté la route vers le nord à l'extérieur de Krinkelt-Rocherath vers le carrefour de Wahlerscheid sur la frontière où ils ont rencontré les Allemands. La bataille au carrefour de Wahlerscheid qui a duré plusieurs jours était rude.

            Les Américains venaient tout juste de prendre le carrefour et commençaient à avancer en Allemagne lorsque les Allemands lancèrent leur attaque dans les Ardennes. Le début de l'offensive Von Rundstedt du 16 décembre 1944 fut un tir de barrage d'artillerie énorme qui a duré plus d'une heure. Mon père a décrit l'intensité du bruit, littéralement assourdissant et ayant personnellement connu l'expérience des feux d'artifice, j'ai cru comprendre ce qu'il disait. Dans le musée de Baugnez 44 il y a une simulation de ce que pouvait être une de ces attaques d'artillerie. C'est inimaginable et cela a du être terrifiant également avec la chute des obus.

 

            Dans le nord des Ardennes, la 1.SS Panzer Corps a attaqué avec la 3. Fallschirmjäger, les 12. et 277. Volksgrenadier, les 1. et 12. SS Panzer Divisions. L'objectif de la 277. Volksgrenadier et la 12. Panzer Division était les petits villages jumeaux de Krinkelt-Rocherath. La situation devenait très critique pour les Américains qui devait tenir les villages assez longtemps pour permettre à la 99e D.I. et ensuite à la 2e D.I. de retourner sur la crête d'Elsenborn où ils purent se retrancher dans une forte position défensive. Tenir Krinkelt-Rocherath contre les Allemands revint au 3e bataillon du 23e régiment de la 2e D.I. avec différentes sections du 2e bataillon dont la section de mon père.

 

            Le combat à Krinkelt-Rocherath était un combat acharné, de maison en maison, confus et désorganisé. Le nombre de pertes était élevé. La section de mon père avait,  rien qu'en trois jours de combat, perdu plus de la moitié de ses hommes.

 

            Le nombre de pertes américaines au cours de toute la guerre en Europe fut élevé, jusqu'à 252% pour la 4e D.I.  Dans la 2e D.I. de mon père la perte était de 184%. D'aucun côté il ne fut fait de prisonniers. Les munitions étaient rares et il était impossible d'en avoir plus lorsque la bataille faisait rage. Dans l'escouade de mon père cela a été réduit juste à une poignée de balles qu'ils se partageaient régulièrement entre eux. Suite à son habilité au tir mon père recevait ce qui restait.

            Il a raconté les faits de la bataille qui ont eu lieu là-bas d'une façon simple mais les photographies de l'époque elles,  montrent la destruction des villages jumeaux causée par le pilonnage et aussi par les balles des chars. Même l'église était endommagée à un point tel qu'après la guerre elle fut détruite et rebâtie. Lorsque j'ai visité les villages, la seule trace de la guerre laissée était les monuments des 2° et 99° D.I. et une citerne à eau mobile utilisée pour la construction d'une cité.

 

            L'importance stratégique de la 2e D.I. à Krinkelt-Rocherath est soulignée par une citation dans une lettre du Général Courtney HODGES (Commandant de la 1e Armée des Etats-Unis) au Général Walter M. ROBERTSON (Commandant de la 2e D.I.): "Ce que la 2e D.I. a fait pendant les quatre derniers jours restera à jamais dans l'histoire de l'Armée des Etats-Unis". (1)

            Mon père était seulement un de ces centaines d'hommes qui ont combattu là-bas mais ces hommes ont tenu les villages assez longtemps pour que la 99e D.I. et la 2e D.I. puissent se retrancher sur la crête d'Elsenborn.

 

            Je conclus de tout ce que j'ai lu au sujet de la Bataille des Ardennes que la résistance des Américains sur la Crête d''Elsenborn était d'une grande importance, ne décidant peut-être pas seulement  l'issue de la bataille mais l'issue de la guerre totale en Europe. Le but des Allemands était de passer à travers tout pour aller à Anvers, ce qui diviserait les alliés, les Anglais vers le nord et les Américains vers le sud. Hitler s'attendait à ce que les Anglais auraient souhaité donner leur accord pour la paix afin d'éviter d'envahir l'Angleterre et alors arrivé à ce point il pensait que les Américains signeraient le traité de paix également. Ceci aurait laissé aux Allemands le contrôle de la Belgique sans que rien ne les arrête pour reprendre la France. Ce que j'ai vu successivement sur les cartes de la Bataille des Ardennes dans le musée de Laroche-en-Ardennes montre la progression des troupes allemandes en Belgique dans les environs sud de la Crête d'Elsenborn. Cependant étant forcé de prendre une route plus vers le sud l'avance allemande fut ralentie et ils commencèrent à manquer d'essence ainsi que de ravitaillement. Ils n'ont jamais atteint ni la Meuse, ni Anvers.

 

            Parmi les huit divisions de l'Armée U.S. engagées sur le Théâtre Européen recommandées après la guerre pour des citations par le Général EISENHOWER, on trouve la 2e D.I. pour sa résistance sur la Crête d'Elsenborn.

 

            Deux citations du Général commandant la 5. Panzer Army (Général des Panzertruppe) Baron Hasso von Manteuffel attestent l'importance du Flanc Nord du Saillant (2)

 

            "Le combat de la Bataille des Ardennes n'a pas seulement eu lieu à Bastogne. Ici dans le secteur nord des Ardennes, des éléments tragiques, de l'héroïsme et de l'abnégation ont exercé une grande influence sur le résultat des intentions allemandes."

 

Une seconde citation du Général Manteuffel disant pour quelle raison les Allemands ont perdu la Bataille des Ardennes est dramatiquement plus succincte :

 

            "Nous avons échoué parce-que notre flanc droit près de Monschau a buté sa tête contre un mur".

            Mon père faisait partie de ce mur.

 

            Un des points le plus important de mon voyage en Belgique fut la visite au Camp d'Elsenborn. Anne-Marie s'était arrangée avec le Sergent-Major FERY pour nous faire visiter le musée du camp et ensuite sortir vers le domaine d'artillerie de la Crête d'Elsenborn. Le musée est fascinant et très bien conçu avec beaucoup de matériel sur l'historique du camp ainsi que sur la Bataille des Ardennes. Encore plus excitant pour moi c'était d'aller vers la Crête d'Elsenborn elle-même et découvrir les foxholes des Américains encore visibles quoique peu profonds maintenant les toits s'étant effondrés. Après, nous sommes descendus vers le pied de la crête et dans la forêt où l'on découvre au moyen de poteaux-indicateurs différents foxholes allemands dans " Le Hasselpath ". Des fragments d'obus et autres débris continuent de remonter de la terre  69 ans après la bataille. Cela fait réfléchir en voyant toutes ces cicatrices toujours visibles sur le champ et de penser à tous ces jeunes gens qui des deux côtés y furent blessés et tués.

 

            Attention dans la plupart des livres on décrit d'une façon disproportionnelle les deux dernières semaines de combat de décembre au cours desquelles les Allemands avancèrent en Belgique, presque jusqu'à la Meuse. Cependant, alors que les Allemands avaient été arrêtés, une bataille intense continua pendant janvier jusqu'au moment où les Américains repoussèrent les Allemands hors de la Belgique et derrière la ligne Siegfried.(3)

 

            "Ce mois fut une horreur pour les troupes américaines. En janvier 1945 l'Armée U.S. subit davantage de pertes (plus de 39.000) qu'au cours de n'importe quel mois dans la bataille du nord-ouest de l'Europe". (4)

 

            Un vétéran, Paul FUSSELL, donne la raison au sujet de la bataille et la citation d'un autre vétéran :

" A cause du nettoyage d'un impardonnable gâchis au lieu de prendre un nouveau territoire et de détruire une nouvelle opposition, les détails n'étaient pas si bien publiés. Les désastreuses horreurs continuaient toujours. Concernant la bataille de ce mois un homme de l'infanterie dit : " les gens ne s'effondraient pas et ne tombaient pas tel que représenté dans les films de Hollywood. Ils étaient lancés en l'air et leur sang s'éparpillait partout. Et beaucoup de personnes se trouvaient couvertes du sang et de la chair de leurs amis et pour tous c'est quelque chose d'extrêmement brutal à affronter,  spécialement pour le garçon d'une vingtaine d'années, placé là en remplacement alors qu'il pensait lui-même être en sécurité au ASTP (Le programme de formation spécialisé de l' armée dont faisait partie mon père)." (5)

 

            Le temps rude continua aussi pendant janvier - les mains et les pieds de mon père sont continuellement froids à cause de la mauvaise circulation causée par les gelures. Dans leurs foxholes, ils devaient se pelotonner,  leurs mains sous les aisselles pour les protéger contre le gel.

 

            FUSSELL  explique :

            "Comme le confesse le Général BRADLEY  lui-même "Lorsque la pluie arriva en novembre avec une rafale de vent hivernal nos troupes étaient mal préparées pour la campagne de l'hiver". En septembre s'attendant à ce que la guerre se termine avant le temps du gel,  Bradley avait délibérément dévié des envois par bateau chargés de vêtements d'hiver en faveur de munitions et d'essence." "Le résultat fut qu'environ 45.000 soldats étaient incapables de ..........((5)

 

            Dans l'obscurité des pinèdes le craquement des arbres, lorsqu'il faisait extrêmement froid, résonnait comme des coups de fusil. Mon père dit que l'obscurité était parfois totale; lorsqu'il n'y avait pas de clair de lune il ne pouvait littéralement voir sa main en face de son visage. Lorsqu'il se trouvait loin dans les positions avancées, on pouvait souvent entendre les Allemands qui parlaient à quelques mètres et s'il y avait eu un peu de clarté dans la nuit on pouvait trouver le lendemain matin, entre leurs foxholes, des empreintes de pied de patrouilles allemandes. Au cours d'une nuit, dans un foxhole un autre soldat était tellement effrayé qu'il voulait continuellement garder mon père éveillé et lui parler mais en faisant trop de bruit. Mon père finalement parvint à calmer l'homme en s'asseyant dos-à-dos avec lui. Mon père pouvait ainsi tenir son fusil prêt et toujours rassurer l'autre soldat.

 

            Il y avait toujours une lutte pour trouver assez à manger car l'armée avait des difficultés pour alimenter  les troupes au front. Mon père est resté plusieurs fois sans nourriture le temps le plus long étant de trois jours dans le froid et la bataille.

 

            Durant la bataille la plus féroce le  "Graves Registration Corps" - le corps d'enregistrement des tombes -  est resté des jours derrière les lignes du front. J'ai questionné mon père au sujet des corps et il a dit que pendant que la bataille continuait on rassemblait les Américains qui étaient morts et on les déposait dans les foxholes qui étaient vides. J'ai lu de quelle terrible façon les hommes mourraient à cause des grenades et de mines pendant le bombardement mais j'ai évité de questionner mon père à ce sujet de peur de déclencher ses cauchemars. De la façon dont les hommes meurent il est faux de penser que la guerre est glorieuse.

            "Les préjudices que pouvaient faire subir les armes au corps humain variaient et étaient parfois spectaculaires.  Les vétérans s'en souviennent - ils en rêvent parfois, des années après la guerre -des corps littéralement déchirés en pièces ou des intestins qui pendaient aux arbres comme des guirlandes de Noël." (6)

 

            Ce que mon père dira en bref de ces horreurs est pour préciser que la majorité des pertes qu'il a vues provenaient des fragments de bombes qui avaient déchirés les corps en lambeaux.

 

            Toutes les deux ou trois semaines un soldat avait une permission pour partir à l'arrière, prendre une douche et un peu de repos. Mon père était parti en permission à St-Vith quand Marlène Dietrich s'y trouvait avec l'USO et il devait choisir entre, aller la voir ou dormir au calme hors du bombardement dans un lit de camp avec des vrais draps de lit et une couverture. Il était si fatigué de la bataille qu'il choisit de dormir mais jusqu'à présent il est mélancolique car il a perdu la chance de voir Marlène Dietrich.

 

            En plus de Krinkelt-Rocherath et Elsenborn il y avait un endroit que je voulais voir et qui était identifié dans les after-actions rapports de l'armée U.S. comme "crossroads 68". Cela prit un certain temps pour y arriver mais j'ai trouvé que c'était le croisement de la Rue du Wehre et Voie des Allemands à Thirimont, au sud-est de Malmedy. Près de ce carrefour un bataillon de la 30e D.I. a essayé pendant plusieurs jours de prendre une ferme à un groupe de soldats et officiers SS. La compagnie G de mon père fut détournée pour aider ce bataillon. Au cours du combat pour cette ferme le 15 janvier 1945, mon père fut blessé par un officier SS d'une fenêtre du premier étage. Le combat a réellement été décrit avec un certain détail dans les after-actions rapports du 23e  régiment d'infanterie.

 

            "Entretemps la compagnie G faisait mouvement vers la droite et se préparait à attaquer le Crossroads 68 qui soutenait des attaques répétées depuis deux jours d'un bataillon de la 30e D.I. Lorsqu'une section était immobilisée par un feu puissant de mitraillettes le Capitaine M. STEPHENS, Jr commandant la compagnie G, déplaça deux chars aidant sa compagnie à avancer d'une centaine de yards en direction du Crossroads. Sur le temps qu'ils agissaient comme une base de tirs il déplaça deux sections de fantassins du nord-ouest en un mouvement de flanc, attaquant ensuite l'endroit avec deux chars crachant un intense volume de feu dans les trois maisons situées dans cette zone.

 

            L'action fut un succès total et le Crossroads fut sécurisé un peu avant midi. On fit au total 37 prisonniers et au moins la moitié des nombreux soldats furent tués.

            Mon père se trouvait dans une des sections des fantassins. Le Capitaine STEPHENS les avait dispersés sur une ligne à travers le champ. Donnant des ordres aux chars par radio tenue dans une main et tenant un pistolet dans l'autre main, il mena les fantassins par le champ enneigé vers une vieille demeure. L'officier SS a tiré sur mon père lorsqu'ils ont pris la ferme à la fin de l'attaque. La force du tir retourna mon père, le jeta dans la neige avec son bras valide coincé sous lui et son lourd paquet au-dessus de lui. L'officier SS tira la goupille d'une grenade et lança la grenade dans la neige près de mon père. Dans l'impossibilité de se lever il se mit en boule, essaya de placer son casque entre sa tête et la grenade mais après un moment mon père a réalisé qu'un bon moment était passé et commença à compter..... La grenade n'avait pas éclaté.

 

            Anne-Marie a fait un travail remarquable de détective et a retrouvé la maison où tout ceci eut lieu. Nous avons parlé avec la famille, le fils et petits-enfants qui y vivent maintenant. Le fils est né après la guerre mais sa sœur aînée, Marie LECOQUE, qui devait avoir 16 ans en 1944 vit toujours à proximité. Marie LECOQUE nous a accueillies et a passé l'après-midi à raconter ce que la guerre avait été pour elle et sa famille

 

            La blessure de mon père était grave assez pour qu'il soit retiré des combats. La balle était entrée près de l'épaule, est descendue le long de l'os qu'il brisa et la balle se logea dans son coude. Vu de l'extérieur la blessure, couverte par les vêtements et l'équipement, ne saignait pas beaucoup et ne laissait d'abord pas croire au médecin qu'il avait été touché. Cependant les dégâts intérieurs étaient sérieux et sa main fut vite remplie de sang de sorte que ses doigts gonflés ressemblaient  des grosses saucisses noires. En dépit des dégâts et tel un berger, il accompagna certains prisonniers à retraverser les champs et aida pour les interrogatoires avant de partir pour les premiers soins. Il fut vite envoyé vers un hôpital de campagne, ensuite à Liège où il demeura plus ou moins une semaine puis dans un hôpital en Angleterre où il resta plusieurs semaines. Au total il séjourna plusieurs mois dans des hôpitaux en Europe et aux U.S. Pendant mon adolescence je savais qu'il avait été blessé mais j'ignorais jusqu'à ce que je devienne adulte qu'il avait eu des douleurs dans le bras et une sensation écrasante dans sa main droite même depuis la guerre. Il ne s'en est jamais plaint ou n'en a jamais parlé. J'ai découvert accidentellement la douleur dans son bras et sa main des années après avoir quitté la maison. Ce n'est que dans les toutes dernières années qu'une thérapie physique tardive a réduit de façon spectaculaire la douleur et lui a permis d'étendre son bras tout droit. Cependant un des livres que j'ai lu, souligne qu'une fois au combat, la seule fin des combats pour les fantassins était soit la fin de la guerre - qui était encore bien loin, soit être blessé, ou capturé ou mort. Mon père avait eu de la chance malgré la gravité de sa blessure.

            Autre chose que je n'ai su que récemment et que j'ai appris seulement accidentellement c'est que mon père avait reçu la Bronze STAR

          Il a reçu également le badge des fantassins au combat, le dessin que j'ai vu gravé sur le monument au camp d'Elsenborn pour représenter les Américains qui ont combattu là-bas.

 

            Lors de mon voyage en Belgique, j'ai reçu deux autres objets destinés à mon père pour commémorer son service : un Certificat of Appréciation du C.R.I.B.A. et une plaque du Camp d'Elsenborn. J'ai encadré le certificat et les deux pendent au mur de son appartement dans l'Ohio. Il était très ému lorsqu'il les a reçus et continue de secouer la tête, étonné que les gens expriment leur gratitude pour ce qu'il a fait, un parmi tant d'hommes, il y a de cela tant de décennies.



 

 

[1]  Quoted in Robertson, Walter M., 1946.  The Combat History of the Second Infantry Division in World War II.  Department of the U.S. Army.

[2]  Quoted in Cavanagh, William C. C., 1985.  Krinkelt-Rocherath: The Battle for the Twin Villages.  Christopher Publishing House.

[3]  Cole, Hugh M., 1965.  The Ardennes: Battle of the Bulge. Department of the U.S. Army, Military History.

[4]  Miller, Donald L. and Henry Steele Commager, 2001. The Story of World War II. Simon and Schuster.

[5]  Fussell, Paul, 2003. The Boys’ Crusade: the American Infantry in Northwestern Europe, 1944-1945. Random House, Inc.

[6]  Cowdrey, Albert E., 1994. Fighting for Life: American Military Medicine in World War II.  Simon and Schuster.

 

 

November 2013, Nancy A. NEFF